(Vertigo 2006)

Avec l’arrivée – très attendue – de cet album s’ouvre un nouveau débat, qui est en train de déchirer l’Angleterre toujours en mal d’idoles : Dirty Pretty Things ou Babyshambles? Le niveau de dévotion atteint par les anciens membres des Libertines a aujourd’hui atteint des proportions  ridicules auprès des teenagers britanniques et les joutes verbales concernant les mérites de Carl Barât et Pete Doherty s’accumulent sur les forums de leurs groupes respectifs.

Pendant les 37 minutes que dure cet album, Carl Barât remet les pendules à l’heure : Pete Doherty serait le génie poétique des Libertines? L’âme torturée derrière leurs meilleures chansons? Faux!  Sur les douze morceaux de Waterloo To Anywhere, le talent du prétendument « sage » guitariste est éclatant. Barât, relégué au second plan par les pérégrinations surmédiatisées de Doherty l’an dernier y dévoile son immense classe, qu’on avait fini par oublier – honte à nous. Fin mélodiste, autant à l’aise dans les agressions punk que dans les morceaux pop, Barât s’avère un auteur de premier ordre. Les blessures ouvertes par la séparation des Libertines et la trahison de Doherty – parti former Babyshambles quand Barât lui demandait de régler ses problèmes d’addiction – ne semblent toujours pas refermées. Il est plusieurs fois fait référence à son alter ego dans cet album à la rancœur tenace.

Dès l’ouverture en fait, Barât pose les questions qui font mal avec un « Deadwood » punk dans la lignée des meilleurs morceaux des Libertines. La chanson entière est une diatribe amère au refrain coup de poing (« And what will you do when they forget your name? »). Le ton est donné d’entrée. On enchaîne sur une ligne de basse new wave et une batterie qui explose pour lancer « Doctors And The Dealers », ballade powerpop voisine de « Death On The Stairs ». Les paroles opaques évoquent un personnage qui se perd dans l’addiction (« cause I can call someone to bring the fight on/the doctors and the dealers »), s’agit-il de Doherty encore? De lui-même?

En troisième position, le single « Bang Bang You’re Dead », pépite absolue de l’album a le mérite de la clarté. Ouvrant sur le magnifique couplet « I knew all along/that I was right at the start/about the seeds of the weeds/that grew in your heart »), cette chanson au refrain hymnique envoie Pete Doherty dans les cordes avec « well I gave you the Midas touch/oh you turned round and scratched out my heart », qui réfère au fait que Barât a appris à Doherty à jouer de la guitare, ce dernier s’avérant aujourd’hui peu reconnaissant… Un morceau monstrueux, le meilleur d’un ex-Libertines depuis, disons, « Killamangiro » (version single bien sûr).

A peine le temps de reprendre son souffle et Barât crache encore son venin. On comprend vraiment la mesure de son désamour avec « Blood Thirsty Bastards ». Cette chanson, qui ressemble à « Good Old Days » en plus rapide et sans les chœurs de vikings, s’adresse encore à son alter-ego (« you’re a legend in your mind, but a rumour in your room »), son amour perdu serait-on tenté de dire tant il apparaît que la relation entre les deux était forte, fusionnelle.

A partir de « The Gentry Cove », nursery rhyme reggae au refrain punk, le ton de l’album change de façon frappante. Tout ayant été dit concernant sa rupture avec Pete Doherty, Barât dévoile ses propres faiblesses en évoquant ses difficultés à lutter contre les addictions. « Gin And Milk », punk direct au refrain génial (« no one gives a fuck about the things I’d die for/give me something to die for ») et « The Enemy », mélange subtil de « Campaign Of Hate » des Libertines et de « To The Sea » de Razorlight au niveau de la mélodie, sont des confessions touchantes – des claques rock’n’roll aussi.

Immédiatement après, arrive « If You Love A Woman », rock gros cul qui pastiche Lou Reed autant sur la forme (le son, la voix poussive) que sur le fond (les paroles « if you love a woman, you mustn’t beat her », plutôt lourdingues, sonnent comme une de ces explications de vie qu’affectionne l’icône new-yorkaise). Pas terrible. Heureusement, « You Fuckin’ Love It » arrive immédiatement dans la foulée pour réveiller l’auditeur. Ce morceau, de loin le plus agressif de l’album (assez proche de « Mayday », une face B des Libertines), voit le bassiste Didz Hammond hurler dans le micro en préambule. On se rappelle alors que Dirty Pretty Things sont un groupe, et non pas le backing-band de Carl Barât… officiellement du moins.

La fin d’album voit le groupe s’éloigner du son Libertines punk pour des chansons plus travaillées au niveau du son comme « Wondering », une pièce art-rock avec une guitare tortueuse qui évoque Television ou The Rakes, et l’étrange « The Last Of The Small Town Playboys », portée par une descente de basse et qui tourne en valse de façon impromptue. L’album s’achève tranquillement sur la ballade « B.U.R.M.A. » (abréviation de « be upstairs ready my angel » utilisée par les militaires anglais dans les télégrammes envoyés à leurs épouses), qui tourne en numéro de music-hall à mi-chanson, on est alors loin de la rancœur du début d’album.

Waterloo To Anywhere est un album en deux parties : la première, dans la veine de The Libertines, met les choses au point entre Barât et Doherty, et la seconde permet à Barât de développer son groupe, son nouveau son. De fait, l’album commence de façon plutôt énervée avant de s’essouffler un peu sur la fin. Ce qu’on aime ici, c’est que sur la plupart des morceaux on retrouve l’énergie d’Up The Bracket et ce sens de la mélodie qu’on aimait chez les Libertines. Par contre la romance (Albion, etc), le côté bancal et le déséquilibre permanent sont partis avec Doherty (Down In Albion en apporte la preuve indéniable). Barât a plus les pieds sur terre que son ex-comparse et préfère mettre le doigt où ça fait mal plutôt que prendre la fuite dans des paradis artificiels (même si la boisson est le meilleur compagnon de son blues).

Il en résulte un album aigre, punk, blindé de mélodies mémorables mais trop poli et travaillé pour atteindre la perfection wildienne d’Up The Bracket. Et puis, quant à savoir si Dirty Pretty Things sont meilleurs que Babyshambles, la réponse adéquate semble être « on s’en fout ».

 

 

Tracklisting : 

1. Deadwood *
2. Doctors And Dealers
3. Bang Bang You’Re Dead *
4. Blood Thirsty Bastards *
5. The Gentry Cave
6. Gin & Milk
7. The Enemy
8. If You Love A Woman
9. You Fucking Love It *
10. Wondering *
11. Last Of The Small Town Playboys

 

Vidéos :

« Bang Bang You’re Dead »

 
« Wondering »
 
 
« Deadwood »
 

 

Vinyle :

La version vinyle de l’album contient un single 7″ avec une version acoustique de « Bang Bang You’re Dead ».

Dirty Pretty Things - Waterloo To Anywhere